miércoles, 18 de noviembre de 2015

Théâtre Madame Bovary

Théâtre Madame Bovary




Théâtre Madame Bovary

Théâtre Madame Bovary

La présence de Flaubert dans Madame Bovary

La présence de Flaubert dans Madame Bovary

Le principe de l’impersonnalité dans l’art

Chez Flaubert, « l’homme et l’œuvre » ne font qu’un. La Correspondance, ainsi que ces ouvrages de Flaubert qui ont trait à la vie contemporaine, est dominée par trois thèmes essentiels : la haine des valeurs bourgeoises, le culte de l’art et la doctrine d’impersonnalité. Tous les trois se reflètent dans Madame Bovary et s’expriment avec une force particulière dans les lettres de Flaubert qui accompagnent et éclairent la composition du roman. La question qui sera examinée dans cet article concerne la notion flaubertienne de l’impersonnalité artistique par rapport à la réalité qu’est Madame Bovary.
Deux affirmations qui figurent dans la Correspondance aux deux extrémités de la période où il fut pris par la rédaction de Madame Bovary permettent de saisir ce que Flaubert entendait par l’impersonnalité dans une œuvre d’art. En décembre 1852, quelque quinze mois après l’inauguration de ses travaux, Flaubert fit part à Louise Colet de sa conviction que « l’auteur, dans son œuvre, doit être, comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part » (1). En mars 1857, à la suite du procès et de l’acquittement et juste avant la publication en volume du roman, Flaubert parla directement de Madame Bovary dans une lettre adressée à Mlle Leroyer de Chantepie. « Madame Bovary, lui avouait Flaubert, n’a rien de vrai. C’est une histoire totalement inventée ». Puis il ajoutait en des termes désormais familiers : « Je n’y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L’illusion (s’il y en a une) vient, au contraire, de l’impersonnalité de l’œuvre. C’est un de mes principes qu’il ne faut pas s’écrire. L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas » (2).
Flaubert était donc bien persuadé que Madame Bovary justifiait le culte qu’il vouait au principe de l’impersonnalité. En contestant cette conception, on cherchera à démontrer que la base qu’elle fournit au système esthétique flaubertien est minée par la réalisation créatrice de Madame Bovary.

Dans cet autre chef-d’œuvre, la Correspondance, Flaubert ne fait aucun effort pour cacher sa personnalité. En repérant les traits dominants de sa personnalité telle qu’elle s’affirme dans la Correspondance et en les confrontant avec le témoignage de Madame Bovary, on tâchera de reconstruire le portrait de Flaubert malgré lui qui se dessine au cours du roman.

martes, 17 de noviembre de 2015

Madame Bovary, c’est moi.

Madame Bovary, c’est moi.


C’est assurément la citation la plus célèbre de Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi. »
Or, cette phrase, Flaubert ne l’a jamais écrite.
Du moins, on ne la trouve dans aucun de ses textes actuellement connus, ni dans une lettre, ni dans un carnet de notes ni dans le dossier de genèse de Madame Bovary.
Flaubert aurait dit cette phrase. Une parole prononcée est invérifiable. On lui accorderait quelque crédit si elle émanait de témoins fiables, par exemple Louise Colet dans ses Mementos, Maupassant, Zola, ou même Du Camp, toujours un peu suspect aux yeux des flaubertiens, ou encore les frères Goncourt, considérés comme médisants, mais crédibles quand ils rapportent des discours de Flaubert.
Si l’énoncé « Madame Bovary, c’est moi » est à ce point sujet à suspicion légitime, c’est d’abord en raison de la chaîne de transmission. Deux intermédiaires, dont une personne inconnue, se sont relayées entre Flaubert et celui qui consigne cette phrase par écrit, René Descharmes, dans sa thèse Flaubert. Sa vie, son caractère et ses idées avant 1857, parue chez Ferroud en 1909. En voici le texte :
« Une personne qui a connu très intimement Mlle Amélie Bosquet, la correspondante de Flaubert, me racontait dernièrement que Mlle Bosquet ayant demandé au romancier d’où il avait tiré le personnage de Mme Bovary, il aurait répondu très nettement, et plusieurs fois répété : « Mme Bovary, c’est moi ! — D’après moi » (p. 103).
La personne qui a servi de maillon intermédiaire entre Amélie Bosquet et René Descharmes n’est pas nommée. Descharmes préserve son anonymat parce qu’elle est encore en vie et qu’elle entretenait des relations « intimes » avec la correspondante de Flaubert. Une note manuscrite de Descharmes, conservée à la Bibliothèque nationale de France, donne l’identité de cette personne : il s’agit de M. E. de Launay qui habitait au 31 rue Bellechasse à Paris (BnF, N.A.F., 23.839, f° 342). De ce M. de Launay, on ne sait rien. Mais cette note d’identification prouve que Descharmes n’a pas inventé la citation. Si elle était sortie de son imagination, il n’aurait pas éprouvé le besoin de noter par écrit le nom d’un informateur. Par ailleurs, il aurait donné à la citation inventée une place éminente dans sa thèse, alors qu’il se contente de la citer en note, montrant ainsi qu’il n’accorde à ce témoignage qu’une importance secondaire. En bon universitaire sérieux, il ne la commente pas, se gardant de fonder aucune interprétation sur une base dont il ne cache pas la fragilité.
Outre le peu de notoriété des témoins, un autre facteur rend fragile la transmission : la durée qui s’est écoulée entre le moment où Flaubert aurait dit cette phrase et la date à laquelle Descharmes la recueille. « Me racontait dernièrement », écrit Descharmes en 1909. Amélie Bosquet est décédée en 1904. Flaubert et elle se sont connus en 1859, et ils se sont brouillés dix ans plus tard, après la publication de L’Éducation sentimentale. René Descharmes rapporte donc un souvenir vieux d’au moins quarante ans.
La postérité n’a retenu que la première partie de la citation, en négligeant la suite : « D’après moi ». Cette locution peut avoir plusieurs sens : selon moi ou à mon avis ; en me prenant pour modèle (comme dans l’expression d’après nature), ou encore « librement inspiré de », par exemple lorsqu’un adaptateur prend ses distances avec la lettre d’un texte en prévenant le lecteur ou le spectateur : œuvre d’après tel auteur.
Même si on ne tient pas compte de cette précaution oratoire qui introduit une marge d’incertitude dans l’identification entre l’auteur et le personnage, la déclaration de Flaubert ne s’accorde pas avec ce qu’il dit de son roman et de son personnage éponyme dans ses lettres.

Analyse des personnages


Léon Dupuis (premier amant platonique) a été élevé par des femmes, mère veuve, tantes, etc. Il a fait de vagues études littéraires, puis un peu de droit, entre-temps un peu de musique. Il est faible, mou, paresseux et se croit rêveur par suite de ses lectures. Il vit dans l’attente d’un séjour de deux ans à Paris, qu’il considère à l’avance comme le seul temps délicieux de sa vie. Il a de petites passions très légères et superficielles qui ne sont guère que des appétits, et peu impérieux, de jeunesse. Par-dessous une grande prudence de paysan, dégrossi seulement depuis deux générations. Il est destiné aux grisettes de la rive gauche, aux amours facilement rompues et peu coûteuses, et ensuite au mariage avec une demi-paysanne ayant du bien. S’il rencontre une femme passionnée qui s’éprenne de lui, il faudra qu’elle fasse sa conquête ; car sa prudence prend dans le monde la forme de la timidité, et il a une terreur vague des grandes passions qui mettent beaucoup de tumulte dans la vie, trop faible du reste pour ne pas se laisser aller, et comme trainer à la remorque par une passion de ce genre qui aura cru trouver en lui son objet. George Sand a rencontré dans sa vie beaucoup d’hommes de cette espèce, et les a peints très souvent, en les poétisant à sa manière. Flaubert peint celui-ci sobrement, nettement, sans auréole, même pâle. Il est la platitude même avec quelque élégance physique. Il sera un notaire exact, timide, assez circonspect et obséquieux. Il ne racontera jamais sa belle aventure de jeunesse, ayant peu de vanité, aimant à oublier cette histoire comme une affaire où il y eut des tracas et finissant par l’oublier en effet.

Rodolphe Boulanger (second amant) est le même homme, mais vigoureux, sanguin et entreprenant, ce qui ne veut pas dire audacieux. C’est un paysan ; il a été élevé sur sa terre de la Huchette, courant, chassant, buvant l’air, fouettant ses chiens, fouettant ses chevaux, pinçant les filles, tapant sur l’épaule des fermiers. Il est avare et prudent, comme tous les paysans. Il a un peu de vanité, l’amour-propre du bel homme haut et fort. Il fait rouler ses épaules. Il aime porter des bagues, des chaînes de montre éclatantes et des épingles de cravate qui se voient de loin. Il a eu des maîtresses à la ville, point dans les châteaux du voisinage, parce que cela est dangereux et assujettissant. Il trouve Emma de son goût, surtout commode, avec un mari assurément aveugle et toujours absent. Rien à craindre, même dans l’avenir. On peut s’embarquer. Cela peut durer dix ans et cesser par relâchement progressif. L’affaire est bonne. Il n’a pas prévu le coup de tête d’Emma, voulant briser toutes ses attaches et s’enfuir avec lui. Aucune femme mariée du voisinage ne lui a donné l’idée qu’on put agir ainsi. Il n’y songe pas, parce qu’il ne peut pas y songer. S’il y pensait, il ne tenterait probablement pas l’aventure. N’y pensant pas, il donne l’assaut, sans excitation intérieure, très calme au fond, et, par conséquent, pouvant être très chaleureux dans la déclamation banale de ses déclarations et de ses instances. Après la rupture il se sentira surtout soulagé et délivré ; il reverra Emma sans trouble, sans pitié aussi, dans sa conviction secrète que c’est elle qui lui doit de la gratitude, sans animosité, non plus, mais avec un peu d’humeur à voir reparaître sous sa forme désobligeante une affaire que l’on croyait enterrée. Il ne se mariera pas, ou très tard, aux rhumatismes. Il est né vieux garçon jouisseur. Il fera des allusions assez fréquentes à son aventure, parce qu’elle flatte sa vanité.

Le père Rouault (le père d’Emma Bovary) est le père des personnages précédents. Du paysan proprement dit au bourgeois fils de paysans, il est la seconde génération, la génération intermédiaire. C’est le paysan riche, aimant ses aises, aimant la bonne chère et les petits verres, avare encore, mais déjà moins, plus capable de réussir par bonnes affaires que par vigilance, épargne et labeur continus, madré et retors, homme des foires et marchés et y faisant de bons coups de commerce. S’il avait un fils paresseux, ce serait Rodolphe ou Lucien. S’il avait un fils actif, ce serait Lheureux ou le notaire Guillaumin. Il est bon encore, a quelques sentiments louables, et ce sont les sentiments de famille. Il a aimé sa femme et pleure à se souvenir du temps où il l’avait et du temps où il l’a perdue. Il aime sa fille, très fort, et sa rude douleur est violente et profonde quand il la perd. Il regarde son souvenir comme sacré : « Bovary, quoique ça, vous recevrez toujours votre dinde. » Trait comique, qui est touchant. Le paysan qui fait un cadeau à son gendre devenu veuf, a un coin du cœur très délicat. Il a l’idée que la mort ne détruit pas un lien, mais le consacre. Quelques plaintes : on est mal servi et l’on est seul. On sait que les affaires des enfants vont bien, on s’est informé et l’on a su qu’il y avait deux animaux dans l’écurie. On voudrait bien connaître la fillette, qu’on n’a pas vue encore. On a fait planter un prunier à son intention, pour lui faire des compotes et personne autre qu’elle n’aura rien de ce qu’il donnera. C’est tout ; c’est une merveille de vérité et de style approprié à la personne qui parle. Le père Rouault, avec ses travers, est le personnage sensé, honnête, droit et bon de toute cette histoire. Il fait honte, sans y songer, à tous ces demi-bourgeois qui sortent de lui. Il fait qu’on se dit que les bourgeois sont des paysans dégradés. Sauf exception, et ce sont ces exceptions qui produisent l’élite en deux ou trois générations, c’est un peu la vérité.

L’abbé Bournisien est encore bien attrapé. Borné, vulgaire, dévoué, sans intelligence, épais, carré et lourd ; on sent qu’il est un fils de paysan entré dans les ordres sans savoir même ce que c’est qu’une pensée, et qui fait son métier depuis trente ans, fidèlement, consciencieusement, laborieusement, comme un métier manuel. Tout ce qui est d’ordre spirituel dans ses propos est leçon apprise et mal récitée, parce qu’on commence à ne plus la savoir. Le maniement d’une âme, même peu compliquée, lui est chose complètement inconnue, où il n’est même pas gauche, mais devant quoi il s’arrête comme hébété, écarquillant les yeux, et en une par faite incapacité de commencer même à comprendre. Lui non plus n’est pas un type. Il est un homme qu’on a vu, et, simplement, à qui quelques autres ressemblent. Il inspire des réflexions qui sont justes et qui sont utiles. On se dit qu’il ne faut pas tout à fait croire qu’un bon naturel et une profonde honnêteté suffisent comme vocation de professeur de morale, qu’un certain degré d’intelligence y est nécessaire, et qu’un moraliste un peu rude, point raffiné, dur même et de rigoureuse décision sacerdotale, mais qui comprendrait au moins sommairement les états d’âme, serait nécessaire même à Yonville. L’abbé Bournisien est une des pensées du livre. Il y circule comme un personnage absolument inutile, pour que l’on fasse cette réflexion que ce qui manque à toutes ces petites gens de petite ville, c’est d’abord le sens commun et un peu le sens moral, mais ensuite un homme qui saurait les y rappeler, leur en communiquer un peu, au moins leur en donner l’idée par l’influence d’une supériorité, non seulement morale, mais intellectuelle. Et cela n’est pas une attaque, comme on l’a cru, c’est un avertissement, et il n’y a aucune raison pour qu’on ne puisse pas le considérer comme tel.

Homais, le pharmacien, est un prodige de vérité. Autant qu’Emma, il est né immortel. Il représente la bêtise vaniteuse du petit bourgeois français. Bêtise développée par une demi-instruction et cultivée par la vanité. Vanité développée par le sentiment toujours présent d’une légère supériorité d’éducation sur les personnes environnantes. Son trait essentiel est la certitude, il est toujours certain. Il est toujours affirmatif. Il ne doute d’aucune idée qui lui vient. Il l’admire toujours et est frappé de ce qu’elle contient de juste, de pratique, de salutaire et de distingué. Par suite il est agressif sans méchanceté. Il n’est pas méchant du tout, serviable même, obligeant, multiplie en menus services rendus, à quoi sa vanité trouve son compte, son importance s’en accroissant. Il a le sentiment des devoirs que sa supériorité intellectuelle lui impose à l’égard des êtres intérieurs, et ne se dissimule pas que le sort de la petite vile qu’il habite roule sur lui. Mais il est agressif par suite de son amour-propre qui est froissé par les résistances ou par l’idée de la résistance. Le fait de ne pas penser comme lui ou de ne pas entièrement se laisser diriger par lui, l’offense et le blesse profondément, et il s’irrite alors contre l’obstacle, même inerte. « Préjugé, routine, torpeur, bêtise enracinée et indéracinable ! » Il y a de quoi se fâcher. Il serait si facile de te prendre pour guide et de le garder comme tel ! Il s’irrite surtout contre l’Église et la religion. Ce n’est pas impatience d’une contrainte, puisqu’il n’est aucunement vicieux ; c’est sentiment d’une rivalité. La religion a la prétention de gouverner les âmes. De quel droit ? La direction des âmes, des esprits, des cœurs, doit appartenir à la science. La science, c’est M. Homais. La religion empiète sur les droits naturels et acquis de M. Homais. Cela n’est guère supportable. Aussi sa combativité, vive ailleurs, mais intermittente, est véhémente ici et implacable et continue. Le cléricalisme, c’est l’ennemi ; c’est plus : c’est la concurrence. Non pas que M. Homais n’ait pas de religion. Il a un Dieu ; c’est « le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire, de Béranger et de la confession du Vicaire savoyard. » Mais la religion officielle est son ennemie, en cela qu’elle est un obstacle à tout progrès et à la domination intellectuelle de M. Homais sur les masses. Elle fait obstacle aux lumières dont M. Homais est le dépositaire et le propagateur. Elle l’empêche quelque peu d’accomplir sa haute mission. Elle n’est pas sans nuire aussi, par la doctrine des miracles, au commerce de la pharmacie.
M. Homais n’est pas seulement un savant. Il a des lettres et des goûts artistiques. Il a appelé une de ses filles Athalie ; car Athalie est un chef-d’œuvre, encore que les idées et tendances en soient dangereuses ; mais il faut pardonner aux fautes du génie. Il ne déteste pas prendre quelques-uns des airs et manières des artistes de Paris et de semer ses discours, généralement didactiques, de locutions pittoresques en usage dans les ateliers. C’est que M. Homais n’est pas un « type ». Le type exigerait un langage toujours pompeux, doctoral, académique, et formé de vocables inintelligibles à M. Homais. Mais M. Homais est un homme vrai, vivant, et qui, par conséquent, a certains traits qui lui sont tout particuliers et personnels. Son Importance M. Homais a en elle un élément de légèreté aimable et fringante, qui pour appartenir plutôt au commis-voyageur qu’au pharmacien de première classe, ne le rend que plus sympathique, et s’il sait prendre et garder une attitude grave quand il endoctrine, il ne laisse pas de pirouetter sur son talent à certaines heures.
Une seule personne dans tout son entourage lui impose un peu. C’est Mme Bovary. Il n’a pas l’idée insolite qu’elle puisse lui être supérieure ; mais il la sent son égale. Il comprend qu’elle a des sentiments et des idées très distingués. Ce n’est pas une Mme Homais. Si M. Homais n’était pas très honnête homme, voué, du reste, aux grandes préoccupations scientifiques et sociales, il courtiserait Mme Bovary. Mais il la respecte, avec un sentiment confus d’admiration. Il ne discute jamais avec elle. Il la voit dans une crise religieuse assez longue, sans combattre une défaillance qu’il déplore. Ce n’est que quand la crise est passée, qu’il se permet de lui dire avec un bon sourire : « Vous donniez un peu dans la calotte ! » Homais est galant homme, respectueux des personnes du sexe, et assez intelligent pour distinguer les âmes d’élite, sur lesquelles il ne voudra jamais exercer qu’une douce influence, d’égal à égal.

Charles Bovary est, plus qu’Emma, le triomphe, du talent de l’auteur. Car il s’agissait de peindre un personnage nul et de lui donner une individualité et de le faire et de le maintenir vivant. Et Flaubert y a réussi. C’est admirable. Bovary est la nullité, et en cela il est un « type » un peu plus que les autres personnages du roman, étant représentatif de l’immense majorité des gens de sa classe sociale ; mais encore il a des traits fort individuels qui lui donnent sa précision et son relief. C’est l’être passif, qui n’est exactement rien par lui-même, qui est modelé par ses entours comme l’eau prend la forme de ce qui la contient. Son intelligence est nulle, sa volonté nulle, son imagination nulle. Il n’a jamais ni pensé, ni rêvé, ni voulu. Ses pensées seront celles des autres, ses rêveries celles qu’on lui inspirera, ses volontés celles qu’on aura pour lui. Il est essentiellement exécutif. Sa sensibilité même, remarquez-le, existe et est assez profonde, mais elle prend le caractère que l’on veut qu’elle ait. C’est une sensibilité abondante et amorphe. Il aime profondément sa femme ; mais il l’aime comme elle veut être aimée. Il l’a aimée d’une. passion sensuelle tant quelle s’y est prêté ; il l’aime d’une adoration respectueuse et qui se tient à distance quand elle en a décidé ainsi, et cela sans paraître avoir souffert du changement. Il aime sa fille, et, selon ce que veut sa femme, ou il la caresse avec passion ou il la renvoie. C’est un être absolument passif qui a besoin d’une main qui le mène, pour agir, pour penser, et, en vérité, même pour sentir. Il a été marié une première fois par sa mère ; il se marie une seconde fois lui-même, dans une manière d’entraînement et parce qu’il aime ; mais aussi par habitude. Il s’est accoutumé d’aller à la ferme du père Rouault. Il s’est accoutumé de regarder Emma. Il en vient, invité, poussé doucement, endigué par le père Rouault, à lui dire : « Maître Rouault, je voudrais bien vous dire quelque chose. » Il n’en dit pas plus, il n’en a jamais dit plus. Emma lui a été accordée avant qu’il la demandât. « Maître Rouault, je voudrais vous dire quelque chose », ceci est le seul acte d’initiative de la vie de Charles Bovary.
Bovary a les plaisirs et les peines, sourde, confus et profonds, du végétal paisible qui boit l’air, la lumière, l’eau et les sucs du sol. Ses mouvements sont lents, sa vie douce, languissante et minutieuse, son inintelligence absolue de tout ce qui l’entoure. Il vivra mollement, en une espèce de torpeur et de demi-sommeil continuels, vaguement satisfait de vivre, n’ayant pas de sensations particulières, et le fait de vivre étant sa seule sensation, jusqu’au jour ou une blessure profonde, dont il souffrit atrocement d’abord, sourdement ensuite, et par où s’écoulera goutte à goutte, incessamment, toute sa sève, l’inclinera vers la terre et l’y couchera enfin comme desséché. Mais ce végétal a sa physionomie. C’est une plante grasse, au dessin mou, aux formes lâches et floues, une plante amorphe. Ses gros pieds, ses grosses mains, mal attachés, son dos rond et « tranquille », ses épaules lourdes, sa figure ronde, sans modelé, son front bas, sa physionomie « raisonnable et embarrassée » donnent l’idée d’un être que les eaux de la vie pousseront et rouleront d’un cours tranquille, feront glisser le plus souvent sans heurt et sans bruit, masse visqueuse, quelquefois froisseront et déchireront aux aspérité de quelque roc, toujours sans cri et sans plainte, si ce n’est sourde et étouffée. Nos numerus sumus. Il est ! e nombre et l’innombrable. Il est l’un de ces milliers et milliers d’êtres qui ont cette destinée de traverser la vie, je ne dis pas sans la comprendre, ce qui est le sort de tous, mais sans commencer même à en comprendre un mot, sans se rendre compte du petit coin même où la naissance les a fait végéter, sans voir d’ensemble, même un peu, leur propre vie, leur propre existence, sans pouvoir porter leur regard au-delà du jour et de l’heure qui passe. Ils vivent pourtant, et c’est miracle. C’est qu’ils trouvent qui les porte. C’est l’institution sociale qui les place en un poste assigné ou ils n’ont à faire, par respect et par instinct d’imitation, que ce qu’ont fait ceux qui les ont précédés ou ce que font ceux qui sont en des postes semblables. C’est une femme, mère ou épouse, qui veut pour eux et pense ou plutôt a quelque instinct de vigilance pour eux. C’est un ami, un M. Homais, qui leur fait faire une sottise quelquefois, des choses à peu près sensées et suffisamment suivies tous les jours. Ils peuvent ainsi aller jusqu’à une mort tardive. S’ils tombent sous la domination d’un esprit déséquilibré, ils auront l’apparence d’être déséquilibrés eux-mêmes, et de chute en chute, rapidement, tomberont écrasés sous le poids de la vie qu’ils sont impuissants à soutenir.

Résumé : Madame Bovary, de Gustave Flaubert (1857)

Résumé : Madame Bovary, de Gustave 

Flaubert (1857)




Madame Bovary, de Gustave Flaubert, commence lorsque Charles Bovary est encore un adolescent, incapable de s'adapter à sa nouvelle école et ridiculisé par ses nouveaux camarades de classe. Il restera médiocre et terne. Après de laborieuses études de médecine, il devient un médecin de campagne de second ordre. Sa mère le marie avec une veuve bien plus âgée que lui qui mourra peu de temps après, presque ruinée par son notaire qui a disparu avec sa fortune.

Charles tombe bientôt amoureux d'Emma Rouault, la fille d'un patient, élevée au couvent, et lui demande de l’épouser. Ils s’installent à Tostes, un village normand où Charles exerce la médecine. Mais le mariage ne répond pas aux attentes romantiques d'Emma. La réalité ne correspond pas à ce qu’elle a lu dans les livres : jeune fille, elle a rêvé de l'amour et au mariage comme d’une solution à tous ses problèmes. Tandis de Charles, un peu frustre, mal dégrossis, est au comble du bonheur avec cette épouse qu’il trouve parfaite.

À la suite d’un bal extravagant à la Vaubyessard, chez le Marquis d'Andervilliers, Emma se réfugie dans le souvenir de cette soirée et commence à rêver d'une vie sans cesse plus sophistiquée. Elle rêve de Paris, lit Balzac et Eugène Süe, s'ennuie et déprime quand elle compare ses fantasmes à la réalité de monotonie de la vie du village, et finalement son apathie la rend malade. Lorsqu’Emma tombe enceinte, Charles décide de déménager dans une autre ville dans l'espoir d’améliorer sa santé.

À Yonville-L’Abbaye, les époux Bovary rencontrent Homais, le pharmacien de la ville, un moulin à paroles pompeux qui s’écoute parler et Léon Dupuis, un clerc de notaire, qui, comme elle, s'ennuie à la vie rurale et aime s’évader à travers des romans romantiques. Ils se trouvent des goûts communs.

Emma donne naissance à sa fille Berthe. Déçue, elle aurait aimé avoir un fils, elle continue d'être déprimée. Emma et Léon entretiennent une relation platonique et romantique. Cependant, quand elle se rend compte que Léon l'aime, elle culpabilise et se donne le rôle d'une épouse dévouée. Léon se fatigue d'attendre et, croyant qu'il ne pourra jamais posséder Emma, part étudier le droit à Paris. Emma n’en est que plus triste.

Bientôt, à une foire agricole, elle se laisse séduire par un riche voisin nommé Rodolphe Boulanger, attiré par sa beauté : c’est une liaison passionnée. Emma est souvent indiscrète, si bien que tous les habitants jasent à son sujet. Charles, cependant, ne soupçonne rien. Son adoration pour sa femme et sa stupidité se combinent pour le rendre sourd à tous les ragots. Sa réputation professionnelle subit un coup dur quand, poussé par Homais et par Emma, il tente une opération chirurgicale pour traiter un homme pied-bot d’Hippolyte, le garçon d’écurie de l’auberge, et finissent par devoir faire appel à un autre médecin pour amputer la jambe.

Dégoûté de l'incompétence de son mari, Emma se jette avec encore plus de passion dans sa liaison avec Rodolphe qui ne la traite pas très gentiment. Elle emprunte de l'argent pour lui acheter des cadeaux et suggère qu'ils s'enfuient ensemble et avec Berthe en Italie. Il acquiesce mollement. Mais, assez rapidement, Rodolphe, blasé et mondain, s'ennuie des affections exigeantes d'Emma. Refusant de s'enfuir avec elle, il la quitte. Désespérée, Emma tombe malade et envisage même de se suicider.

Au moment où Emma reprend pied, Charles est en difficulté financière : il a dû emprunter de l'argent pour payer les dettes de sa femme mais aussi son traitement. Pourtant, il décide de l’emmener à l'opéra dans la ville voisine de Rouen. Là, ils retrouvent Léon. Cette rencontre ravive la vieille flamme romantique entre Emma et Léon, et ils s’engagent cette fois dans une histoire d'amour Emma s’enivre de ses voyages hebdomadaires à Rouen. Elle accumule les dettes à l'usurier Lheureux, qui prête de plus en plus d'argent à des taux d'intérêt exagérées. Elle est de moins en moins discrète avec Léon. Si bien qu’à plusieurs reprises ses connaissances sont à deux doigts de découvrir son infidélité.

Au fil du temps, Emma s'ennuie avec Léon et réciproquement. Ne sachant pas comment le quitter, elle se fait de plus en plus exigeante, alors que sa dette enfle de jour en jour. Finalement, Lheureux fait saisir la saisie les biens d'Emma pour compenser la dette qu'elle a accumulée. Terrifié que Charles découvre la situation, elle tente désespérément de réunir l'argent dont elle a besoin, fait appel à Léon et à tous les hommes d'affaires de la ville. Finalement, elle tente même de se prostituer en proposant de revenir auprès de Rodolphe s'il lui donne l'argent dont elle a besoin. Il refuse, et, poussée à bout, elle se suicide en avalant de l’arsenic. Elle meurt dans d'horribles souffrances devant Charles affolé qui ne sait que faire.


Pendant un certain temps, Charles idéalise la mémoire de son épouse, avant de découvrir les lettres de Rodolphe et Léon. Confronté à la vérité, harcelé par les créanciers, ruiné et désemparé, il meurt de chagrin, seul dans son jardin.

COMMENTAIRE DE L'OEUVRE

Commentaire de L'œuvre